9 décembre 1998
Je me sens libre. J'ai quitté la pollution de la ville pour emménager dans une petite maison rurale située au bord d'un étang. Un vieil ami m'avait confié qu'un homme d'une soixantaine d'années cherchait à tout prix à s'en débarasser et qu'il la vendait pour trois fois rien. Enfant, j'ai grandi dans un appartement au 12ème étage d'un immeuble miteux situé en plein coeur de Bruxelles. Ma mère, obsédée par l'alcool, fumait comme un homme et revenait tous les soirs ivre morte. Elle passait ses journées dans un bar à se morfondre sur sa misérable vie de quadragénaire célibataire. Mon père l'avait quitté pour une jeunette rencontrée lors d'un voyage d'affaire à Londres alors qu'elle était enceinte. Sa nouvelle conquête, issue d'une famille riche, travaillait sur un projet d'urbanisation avec lui. Les jours passants, sans doute qu'un lien intime s'était tissé entre eux aboutissant à un amour fou et sincère qui causa le chagrin de ma mère. Elle obtint une pension alimentaire déplorable qu'elle dépensait en tequila et en vodka. Je ne comptais plus les fois où elle me promettait, de sa voix sourde et grave, qu'elle arrêterait de boire. Finalement, ses crises de foie ont eu pitié d'elle, et elle est décédée, trois ans plus tard, dans une bagarre d'ivrognes qui a dégénéré. A l'enterrement, je n'ai pas pleuré. Mes yeux étaient rouges et enflées mais aucune larme ne coulait sur mon visage. En fait, je ne comprenais pas bien ce qu'il se passait. Mais j'étais furieuse qu'elle m'ait abandonnée alors que je n'avais que 4 ans. L'assistante sociale me plaça dans une famille d'acceuil sournoise sans trop se préoccuper de mon avenir. J'étais méprisée et insultée et lors de leurs colères folles, ils me ruaient de coups. Je souffrais en silence de la solitude qui étreignait toutes mes nuits. J'ai longtemps espéré que cette vie de fourberies et de misères prenne fin. Et lorsque j'ai appris la vente de cette maison au milieu de nulle part, j'ai sauté sur l'occasion. C'était pour moi une chance de prendre enfin mon envol.
Le coin est superbe malgré le voisinage peu présent. Au loin, la mer surplombe toutes les terres, et les jours de grande chaleur, des rais de lumières se reflètent dans le bleu limpide des vagues. J'ai été littéralement époustouflée par la beauté des lieux. Les arbres, décharnés, mais resplendissant dans leurs manteaux d'hiver, complétaient le tableau. Je prenais du plaisir à aménager mon nouveau chez-moi avec toutefois le regret de ne pas avoir un proche à mes côtés. C'était pour moi le début d'une nouvelle vie et je n'avais personne avec qui partager cette grande nouvelle.
Après avoir agencé le peu de mobiler que je possède ; dont une commode instable, un canapé rongé par les mites, trois chaises rustiques récupérées lors d'un vide-grenier ainsi qu'une table de salle à manger et un lit sommaire, je débutais la soirée en compagnie d'une boîte de raviolis, à la limite de la date de péremption, réchauffée sur une vieille plaque en inox.
Après avoir dîné, j'avais convenu de rendre une petite visite de courtoisie à mes nouveaux voisins. Ils habitaient une rue plus loin dans une ferme laissée à l'abandon. L'atmosphère était glauque et sinistre et j'hésitais quelques instants à pénétrer à l'intérieur. Des corbeaux volaient autour des murs en ruine et au moment où les propriétaires venaient m'ouvrir, un cri de détresse résonnait dans la nuit. Paniquée, je regardais les alentours dans l'attente d'apercevoir un psychopate, prêt à surgir afin de massacrer une nouvelle victime innoncente. Mais, malgré le ciel profondément noir et obscur, et l'air froid et humide, je ne discernais aucune forme humaine à l'horizon. Légèrement rassurée, je détournais mon regard afin de mieux dévisager les personnes qui me fixaient austèrement. Ils avaient tous les deux des cheveux noirs et un teint pâle, et leurs yeux perçants m'examinaient avec insistance. Je remarquais pendant un court instant les tâches rouges vifs, probablement du sang, sur le revers de la manche du vieil homme. Celui-ci tenait fermement un poulet égorgé d'une main et de l'autre un couteau ensanglantée. Après un bref salut amer, il me claquait la porte au nez. Je restais là, clouée sur place, encore sous le choc de l'impolitesse incongrue du voisinage. Je rentrais donc chez moi, pénaude et déboussolée, par cette journée qui s'annonçait pourtant radieuse.
Alors que, plus tard dans la soirée, je dévorais « Le crime de l'Orient-Express » d'Agatha Christie, un orage éclatait, immaculant le plancher depuis la baie vitrée. Et la foudre, encore plus redoutable, redoublait d'intensité. Soudain, les lumières s'éteignaient pour plonger la maison dans l'obscurité la plus totale. Il y régnait un silence pénible bientôt interrompu par un nouveau cri de désespoir qui retentissait au loin. Cette fois, certaine qu'une vie était réellement en danger, je composais le numéro des secours dans l'espoir d'épargner sa souffrance. Mais la ligne était coupée. La panique me gagnait et mon coeur cognait avec violence ma poitrine. Etourdie, je m'allongeais un instant sur le sofa afin de reprendre mes esprits. Subitement, je croyais apercevoir dans le clair-obscur de la pièce une ombre aux contours difformes et inhumains s'approcher de moi. Cette « créature » empestait et répandait, tout autour d'elle, un sentiment de peur et d'angoisse. Des frissons me parcouraient anormalement le corps et une main velue m'empoignait énergiquement le cou, me coupant toute respiration. Je sentais son souffle sur mon visage et dans le noir absolu, je distinguais deux yeux vairons dans lesquels se reflétaient la haine et le désir de vengeance.Il me relâchait peu après pour disparaître et se fondre dans les ténèbres.
Je m'étais réveillée toute en sueur, et je me massais le cou, meurtri par la poigne féroce de cette bête. J'étais allongée sur le canapé et je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. Est-ce que je venais de rêver ou bien tout ceci était bien réel ? Est-ce que la démence me gagnait ou bien mon imagination, vagabondant au-delà de l'irréel, me jouait-elle de mauvais tours ?
La terreur s'accaparait mes pensées et un doute m'oppressait. Et tout ceci n'arrangeait en aucun cas ma phobie de la nuit.
Pix Siyahtapot